jeudi 25 octobre 2012

Le mathématicien, l’économiste et la gauche




Pierre Pestieau

Imaginons un mathématicien qui a le cœur et peut être le portefeuille à gauche. Il regarde les actualités du soir où on lui décrit dans le détail la détresse des travailleurs de Sanofi. Puis il lit dans son journal un compte rendu du dernier livre de Joseph Stiglitz qui traite de l’impudence de cette minorité des toujours plus riches qui depuis plusieurs décennies capturent l’essentiel des dividendes de la croissance. En toute logique, il ne peut qu’adhérer au projet de légiférer au plus vite pour interdire tout licenciement dans une entreprise qui fait des profits et à une reforme fiscale imposant une taxation de 75% sur les revenus du capital. Dans un appartement contigu, vit un économiste qui a le cœur tout aussi à gauche et dont le portefeuille n’est pas plus gonflé que celui de son collègue mathématicien. Il a entendu et lu les mêmes nouvelles et pourtant, il est vraisemblable qu’il ne réagira pas de la même façon. Certes, il ressent autant d’indignation devant les licenciements qui se multiplient et devant la croissance des inégalités mais tout à la fois il connaît, c’est son métier, les risques que peuvent faire courir à un édifice déjà fragilisé des mesures prises dans la passion et l’improvisation.

Que voulons nous dire par cet exemple ? Si être de gauche se résume à être aveuglement opposé aux licenciements économiques et en faveur d’une taxation élevée des revenus du patrimoine, alors il est vrai que notre mathématicien (ce pourrait être un philosophe ou un archéologue) est sûrement plus de gauche que notre économiste qui a les hésitations d’une vierge effarouchée. Mais si être de gauche implique une adhésion à certains objectifs de justice sociale tout en se rendant compte que pour les atteindre il faut utiliser tous les moyens mais aussi tenir compte de la réalité des contraintes économiques, alors il n’est pas certain que le clivage soit aussi clair.

L’économiste souffre d’une malédiction ; il lui est interdit de rêver ou s’il le fait, une petite voix lui souffle : Est-ce réalisable ? Est-ce soutenable ? Le non économiste ne souffre pas de ces empêchements de rêver en rond.

Un autre exemple est celui de l’allocation universelle. L’idée est simple, on donne a tout résident de plus de 16 ans un montant de 600€ par mois indépendamment de ses revenus et de sa richesse, de sa structure familiale ou de son âge. Quelle merveilleuse idée ! Mais ou trouver les fonds qui permettent de financer ce projet ?

Mais qu’en est-il dans la réalité? Il se pourrait que ces économistes de gauche, qui seraient forcés par leur propre discipline de trop souvent approuver des politiques restrictives n’existent pas, ou en tout cas soient rares. Une étude américaine apporte un début de réponse à cette question (1). Basée sur une vaste enquête auprès des enseignants universitaires, elle distingue les conservateurs et les progressistes (liberals)  et  donne les fractions suivantes pour quelques disciplines:


Progressistes
Conservateurs



Psychologues
84%
8%
Sociologues
77%
10%
Mathématiciens
69%
17%
Economistes
55%
39%


On le voit au moment de voter les économistes sont sans doute moins à gauche que les psychologues et les sociologues, mais ils le sont tout de même en majorité. Il est vraisemblable que si l’enquête portait sur l’extrême gauche, elle révèlerait des différences encore plus marquées. Mais une telle enquête aurait été surprenante aux Etats Unis.

(1) Stanley Rothman, S. Robert Lichter, Neil Nevitte, Politics and Professional Advancement Among College Faculty, The Forum , vol. 3, 2005


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